26.07.2008
Institutions féodales comparées 1 - Duby
Avant d'aborder les analyses du féodalisme chinois, voilà des fragments des Trois imaginaires du féodalisme de Georges Duby. La pensée de Georges Duby dans cet extrait est assez inspirée de celle de Marx analysant le 18 Brumaire et on peut aussi noter y l'influence d'un auteur post-marxiste : Cornelius Castoriadis. G. Duby y défend la thèse mutationniste telle qu'elle est définie par Dominiqiue Barthélémy, à savoir la thèse d'une crise de l'an Mil où les rapports féodo-vassaliques seraient devenus dominants. On s'intéresse ici à le dimension d'institution imaginaire, de réseau symbolique organisant la féodalité française selon Duby autour de la paix de Dieu. On perçoit bien à la lecture de Duby combien cette idéologie à eu la force de figer les rapports sociaux, de jouer d'abord le rôle d'imaginaire instituant avant de devenir ordre symbolique suspendant l'invention sociale pour un temps:
Les bellatores et les oratores ont fait front commun. Les stipulations de la paix de Dieu vont avec la mutation de l'an Mil concerner les chevaliers. Ces derniers sont assimilés à des raptores (qui commet la rapine). « Confondre les princes et leurs séides dans le péché, c’était leur assigner les mêmes règles morales, donc étendre à tous les milites les obligations incombant jusqu’alors aux seuls bellatores. » Les chevaliers sont exhortés à protéger les pauvres et à participer aux liturgies. Dans le même temps, l’Eglise commence à rêver de détourner la turbulence des porteurs de glaive vers l’extérieur du monde chrétien, vers la guerre sainte et par là même à atténuer le danger dont la chevalerie était porteuse. La stratégie de l’Eglise passe par la mise en avant du peuple paysan. Le pauvre, passif, devient le manant, le vilain, objet des prélèvements seigneuriaux. Cette figure ternaire exprimait les antagonismes dont la classe dominante était le lieu et la complicité des deux parts affrontées. L’idéologie de la paix de Dieu (989-1054) comme celle du monachisme clunisien avait la meilleure chance de domestiquer la chevalerie, d’entretenir l’espoir des pauvres. L’idéologie ne faisait que mettre en place ce que la société disait déjà d’elle-même à tous les niveaux.
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18.07.2008
A bâtons rompus
Vendredi 18/07, vers 13H30 dans le XIVe arrondissement
- Une lectrice : Quelle amabilité !
- La première bibliothécaire : Quel toupet !
- La deuxième bibliothécaire : Elle est piquée je te dis ! En plus je suis sûre qu'elle boit !
- La première bibliothécaire : Tu vois, c'est ça qui me donne envie de partir en retraite ... !
15:56 Publié dans lever le gibier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.07.2008
Tératologie éphémère
Pourquoi rencontre-t-on toujours des monstres à Paris ? La dernière fois, le type à côté de moi à la bibliothèque se prenait pour un singe et poussait des hurlements, se frappait le torse, un autre faisait des aller-retours frénétiques. Cette fois, une femme, passablement épuisée, n'a pu taire sa fatigue, ses drames familiaux. Les visages de la bibliothèque l'ont accueilli avec considération.
La fatigue de la ville, c'est peut être cette parole qui ne demande qu'à être exprimée. Pourquoi doit-on se rendre dans un théâtre, dans un opéra pour l'entendre, cette voix ?
Les cris manquent à Paris, ils manquent cruellement, et chaque fois qu'on croise la clameur d'un égaré, c'est le théâtre de la ville moderne, le frisson exquis du spectateur qui sont convoqués.
19:41 Publié dans pousser des gémissements infinis | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
08.07.2008
Nos catégories
Elaborées au cours d'un week-end de retrouvailles de prépa, elles tournent autour de la métaphore cynégétique. Partir à la chasse à l'homme, c'est s'inscrire dans une mouvance actuelle des sciences sociales qui présuppose la nécessité du terrain, la nécessité de ne jamais délier terrain, théories, pratiques. C'est aussi accepter des filiations diverses, la soif de chair humaine des Annales, Norbert Elias, Hérodote ethnographe des chasseurs scythes... Mais cette chasse à l'homme s'organise en différentes étapes, chacune d'elles livrant l'une des catégories du blog.
Tout d'abord ''partie de chasse'' : cette catégorie vise à vous donner nos bribes de théories, des fragments de spéculations de sciences sociales. Mais afin de ne pas se perdre dans un abîme de spéculation, nous avons trouvé nos garde-fous : la catégorie ''suivre à la trace'', suivre à la trace des penseurs à la portée interdisciplinaire. Ces penseurs regroupent de grands maîtres de chasse, des classiques et des nouveaux talents à déceler pour les head hunters que nous sommes. La catégorie ''échapper aux chiens'' représente notre deuxième garde-fou :elle sera développée à partir de vos critiques, de vos commentaires. C'est dans ce territoire que le chasseur devient chasseur chassé. En outre, afin de mieux nourrir nos bribes de théorie, nous imprégnerons notre pensée d'expériences sociales, d'archives; il faudra rester à l'affût de faits sociaux, d'interactions minimales, ce qui constitue la catégorie ''lever le gibier''. Enfin une dernière catégorie plus personnelle qui fera le lien avec des épreuves (sans connotation positive ou négative) de notre expérience vécue: ''pousser des gémissements infinis'' où l'on pourra s'essayer à être davantage littéraire.
12:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.07.2008
Baltasar Gracian
Baltasar Gracian et l'écriture épigrammatique
Pourquoi choisir cet homme pour présider au destin de notre blog ? Parce qu'il permet de préciser notre 'politique d'écriture', parce qu'il permet de se poser la question de notre public. Comment écrire pour paraître humble, efficace et cohérent ? Nous ne sommes après tout que deux étudiants lambda, il faut donc renoncer à concevoir un système qui serait trop ambitieux sans pour autant renoncer à réflechir. Le blog nous invite ainsi à réfléchir en épousant la forme brève du post, par formules pénétrantes. La vérité chez Gracian, pour être mieux livrée, doit être toujours plus polie, transformée afin d'être plus acceptable pour l'esprit. Cette nécessité de transformer la vérité en un aphorisme est au coeur de la philosophie baroque et du conceptisme de B. Gracian.
22:20 Publié dans suivre à la trace | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.07.2008
prépas : la fabrique névrotique
- Mise au point. Qu’est ce qu’une classe préparatoire BL ? Les classes préparatoires BL créées au début des années 80 sont bien des classes préparatoires littéraires (histoire, philosophie, littérature, langues, géographie) avec un programme de mathématiques chargé et des sciences sociales. Elles préparent aux concours des ENS Ulm, Cachan, LSH-Lyon mais aussi à l'ENSAE, ENSAI, voire aux écoles de commerce et aux Instituts de Sciences Politiques. Le recrutement s'effectue de façon préférentielle chez les bacheliers scientifiques et Sciences économiques et sociales.
- Les névroses. Ce qu'on peut appeler l'habitus BL renvoie à l’injonction contradictoire de départ de cette classe préparatoire : l'interdisciplinarité dans l'enseignement supérieur. Les clivages par disciplines et la structure académique héritée de la production dissertative entraînent pour les étudiants des tiraillements entre plusieurs registres de discours. Un jour on est supposés être historiens, le lendemain germanistes, puis économistes… L'objet de ce post est cependant moins d'ordre « intellectuel » que psychique. L'enjeu que nous essayons d'esquisser ici est celui de l'internalisation de l'analyse névrotique comme phénomène social. On définit l'internalisation comme l'intégration d'une variable dans la compréhension d'un fait social.
A un premier niveau, pourquoi l'institution, dans ses dimensions disciplinaire et intellectuelle, est-elle prompte à produire des névroses ? A un second niveau, pourquoi est-on prompt à analyser ce « malaise » ressenti par les étudiants (et au delà dans les ENS) en termes psychiques ? Les BL qui reçoivent un enseignement de sciences sociales sont-ils confrontés à plusieurs registres d'autoanalyse, sociologique et psychique en particulier ? (si l'on suppose des prédispositions sociales à la maitrise et au discours psychique sur soi)
L’institution disciplinaire des classes préparatoires crée de la névrose à toutes les échelles. Elle diffère la vie, l’élève est souvent peu intégré aux savoirs qu’on lui communique, il est invité à reproduire une disposition scolastique, en réponse à celle dispensée par les professeurs enseignants chercheurs ou non.
La névrose BL participe de plusieurs facteurs selon nous, parmi lesquels l’indignation -face à un savoir trop large qu’on ne peut appréhender- est sans doute primordiale; et la comparaison continuelle avec sa combinaison personnelle, fantasmée de savoirs. On suggère ici un élargissement des perspectives que Freud esquisse dans son article sur le « roman familial des névrosés » de 1909, i.e. la thèse selon laquelle les mécanismes sociaux de l’indignation face aux parents précipiteraient le comportement névrotique. La névrose est dans ce texte un symptôme de défense, face à une autorité qui nous indigne, face à des ordres contradictoires. Cette névrose est aussi le fruit d’une institution disciplinaire : des professeurs avec qui l’on ne coopère pas, de bâtiments, d’escaliers austères qui assujettissent le corps. L’élève se sent évincé du champ qu’il veut atteindre. Les mécanismes verbaux de disqualification, de récompense, sont une autre source de clivage. La vocation à la recherche, la vocation scolastique semblent venir du dehors, émaner d’une voix étrange, dans une non-responsabilité de l’énonciation. Des voix vous invitent à épouser ce chemin, en toute étrangeté, à fantasmer un destin.
De fait, cette interprétation névrotique de la socialisation en classes préparatoires qui cherche à dévoiler les structures de l'habitus et à comprendre les échecs scolastiques doit être replacée dans un contexte concret de socialisation anticipée aux grandes écoles. Dans les classes préparatoires de province, le poids des « parisiennes » exclut de facto l'idée de concurrence interclasses préparatoires. Il n'y a pas d'ennemi commun, mais seulement des inégalités d'accès à la consécration normalienne corroborées par des statistiques : classements des établissements, nombre d'admis. L'ENS n'a aucune réalité. Les professeurs sont aux marges du champ de la recherche et de l'enseignement supérieur, souvent fortement intégrés à l'établissement préparatoire. Il y a un champ des classes préparatoires, dans le recrutement et les « débouchés » des élèves.
- Un exemple du processus de fabrication d'un habitus intellectuel et scolastique, la khôlle de philosophie. L'exigence scolastique ne semble nulle part plus prégnante que dans cet exercice de conceptualisation austère et minimaliste, qui consiste à produire du discours et à fabriquer de la matière intellectuelle, à montrer qu'on pense le concept, autour d'un certain fétichisme intellectuel pour le mot : « l'axiome », « l'idée d'université », tels sont les énoncés brefs des sujets de khôlle. Cet apprentissage intellectuel repose bien sur une idéologie de base : apprendre à penser par soi-même. Tel le mathématicien qui n'a besoin que d'un papier et d'un crayon, le littéraire doit se fabriquer son univers intérieur et ses raisonnements analytiques.
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Un exemple de cristallisation d’un ‘nœud névrotique’, terminer sa dissertation. La fabrication de névroses concerne davantage l'obsession disciplinaire, laquelle se traduit par l'incapacité à terminer une dissertation. L'exigence interdisciplinaire et le rythme soutenu découragent les « perfectionnistes » qui passent trois semaines sur une dissertation, mais produisent de tels comportements. L'étudient se dit insatisfait parce qu'il ne peut se consacrer à telle discipline, car l'institution exigerait qu'il se consacre à devenir interdisciplinaire, ce qui est impossible, et presque insupportable. En choisissant de "faire plutôt" de la philosophie et de délaisser les mathématiques, la demande de dissertation de philosophie entraine chez l'élève concerné un stress lié à l'exigence internalisée de faire mieux, de montrer que ce choix et le processus de sélection/ exclusion de disciplines n'est pas le résultat d'une incapacité à suivre le rythme interdisciplinaire mais bien un choix. Il s'agit dès lors pour lui de compenser les relatifs mauvais résultats des matières délaissées par une prouesse dans celles élues.
10:43 Publié dans partie de chasse | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


