16.08.2008

Lorsque la télévision consacre la résistance culturelle

Mercredi soir, plein été, 20h50, heure consacrée du début de soirée pour le téléspectacle, France 2 diffuse un opéra français, célèbre et rendu incidemment populaire par une certaine bande dessinée de Hergé. Il s’agit du Faust, de Gounod, et cela se passe aux Chorégies d'Orange, c'est déjà ça. Le présentateur s'acharne à démonter un à un pendant plus d'une heure tous les a priori d'un téléspectateur fantasmé, parfaitement ignorant et érigé en résistant culturel, anti-intellectualiste, sinon anti-musique classique. La télévision n'a que ce qu'elle mérite. Le dit présentateur, aidé des références culturelles populaires, tente de lier l'opéra de Gounod, a priori déconnecté du monde profane, à des objets et des procédés plus connus du monde télévisuel (voire de ses habitués). Car qui s'adapte à quoi ? Ce n'est pas une histoire d'offre et de demande comme le présentateur et les médias télévisuels tendraient à nous le faire croire mais une question de la reconnaissance de la télévision, de son adaptation même à un objet.  Que fait donc la télévision à l'opéra ? Elle le contextualise  à force de bande dessinée, de chansons de variété, d’explication simple du récit de Goethe. Entrent aussi en jeu des procédés de starification des chanteurs et de pédagogie musicale. Le chef d'orchestre de la soirée semble venir perturber la machine à distinction culturelle, avec un discours « d'en haut » explicitement « pour  l'accès à la musique [sous entendue classique] pour tous ». Il signale son décalage par rapport à la chaine de télévision qui lui dirait bien de se taire. Il détonnerait presque dans ce concert de bonnes volontés concentrées sur le fonctionnement d'une rhétorique de persuasion, centrée sur l'Individu prêt à zapper, tout simplement.

            Tous ces efforts des programmateurs télévisuels semblent ainsi de proche en proche vouloir  recréer le public qu'ils connaissent bien, afin qu’ils acceptent leur pari d'un soir, qu’un pacte culturel se noue. Sous l'apparente fausse modestie, la chaine s'humanise. Elle doute, à travers le présentateur, d'avoir fait le bon choix, mais assure « vous allez voir, cela va vous plaire, bien sûr, nous nous sommes écartés du programme habituel, mais c'est pour mieux montrer notre indépendance culturelle ». Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Montrer que diffuser un opéra un soir d’été est possible,  alors même que tout  prouve le contraire, tant les doutes du présentateur que les assurances modestes qu'il prend pour satisfaire un public bien fantasmé. Non, non, ce n'est pas intellectuel, l'histoire est simple. Les questions posées aux chanteurs sont toutes profanes et stéréotypées, caméra en coulisses « oui, RA [le ténor principal] est très accueillant, pas hautain, il discute avec tout le monde ». Pourtant on ne s'y trompe pas. Au chef d'orchestre sextagénaire, le présentateur demande avec maladresse si la chaleur ne va pas le déranger, pendant qu'il « remue ». L'autre répond qu'il ne « remue » pas mais qu'il « dirige ». Le langage prend tout son sens ici. A un geste biologisé, fatigant et vain et une impression naive toute extérieure au travail effectué, le détenteur de la culture musicale savante et du langage qui s'y rapporte s'empresse de remettre les pratiques à leur place. De même, le présentateur interroge un jeune ténor, pour lui demander s'il adule naivement RA, le chanteur d'opéra le plus populaire en France, et souhaite la même carrière,  avec les mêmes choix quasi populistes, de « faire aussi de la variété », celui-ci répond qu'il «n'a pas le même répertoire »,  et réaffirme aussi sa distance comme il le peut, devant ce défi, lancé par le présentateur, d'être à son tour un ténor pour tous. Non, ce jeune ténor ne sera pas populaire ce soir, mauvaise réponse.

            Tous ces préparatifs télévisuels s'effacent une fois le spectacle commencé, toute une partie du public savant, écartée du public cible de la chaine s'en est allée si tout s'est bien passé. Et il reste la majorité des autres. La télévision consacre la résistance culturelle et marginalise ses programmes marginaux, autrement dit, elle justifie sa politique tout en affichant une indépendance culturelle et un signal politique. Cet opéra, il est sous entendu qu'il coute cher pour la chaine, qui paie aussi cher son indépendance, et que ce serait bien que le téléspectateur l'aide à recouvrir ses frais en faisant acte de présence, à défaut d'être amateur d'opéra.

            Avant le début du spectacle, pour ajouter un peu de réalité au téléspectateur fantasmé, interlocuteur du programme ce soir, le présentateur lit un « courrier des téléspectateurs » stéréotypé ». L'année dernière sur France 2, c'était le Trouvère de Verdi, un téléspectateur comme on les aime écrit à France 2 que d'un naturel antipathique à l'opéra et n'y connaissant rien, il a beaucoup apprécié et courait le lendemain acheter des disques. C'est vrai, il n'a pas dit qu'il irait lui-même à l'opéra. Ca ne serait pas non plus crédible. Et puis, mieux vaut qu'il reste devant sa télé.

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