18.08.2008

Nuit du henné

La nuit du Henné

 

henné.jpgTexte brut 07/08/2008 (Mustafapasa, Cappadoce). Nous arrivons devant la maison de la fiancée, épicentre de la nuit du henné. Seules les femmes dansent, seules les femmes peuvent danser (les plus proches de la future mariée, que ce soit la famille ou les amies, ces proches sont comme des dames d’honneur) et le fiancé qui fait de brèves apparitions dans le public semble interdit à la vue de ce spectacle. Mundus muliebris des parures, du fard et du voile. La fiancée semble jouer du voile. Elle fait des allers et retours vers sa maison, en franchit souvent le seuil. Puis elle revient définitivement dans le cercle des danseuses, elle s’agenouille, lève son voile rouge orné de paillettes  et lance des cadeaux -qu’elle avait du recevoir avant qu’on lui remette le henné- à l’entour. [Parenthèse Le henné doit avoir l’efficace du baume, il comporte une dimension magique. En effet, le henné est réputé apporter la chance; il est aussi associé à la sensualité et à la fécondité, c’est un des arbres du Paradis. Le henné vient de l'hébreux Hen qui signifie "trouver grâce".] Des confiseries, du pain ?  Les hommes ne cessent de chanter pour les femmes sans qu’elles le leur rendent. Après la maison de la fiancée, les invités et tous les membres de la fête vont procéder vers la maison du fiancé. Une fois arrivées devant la maison du fiancé, les femmes dansent à nouveau tandis que les hommes sont exclus de la scène. L’Autre se contemple avant de s’offrir. Le voile parait le préserver du désir. Les hommes vont ensuite danser un court instant avec les femmes puis danser seuls, des danses traditionnelles. Les femmes investissent alors la maison du fiancé pour préparer la table. Pendant le temps de la danse, les mères prennent conscience de la séparation. Une nouvelle génération s’épanouit. Leurs regards témoignent de bonheur pour leurs enfants ainsi que de douleur de la séparation. Les hommes s’attableront seuls enfin aux buffets pour boire leur raki, déguster des mets épicés et faire retentir leurs pistolets. Complexe de virilité ? Simple tradition ? On égorgera à l’aube le coq. Tous ces rituels étaient inscrits –dans la nuit à laquelle nous avons été conviés-  dans la sociabilité rurale villageoise (tracteur pour ramener des chaises, maisons des deux conjoints à deux rues d’intervalle, proches du village ou des villages proches de Cappadoce).

Ce qui marque le plus dans ce trésor pour les ethnographes sauvages que nous sommes, c’est le rite de passage de la fiancée à la jeune mariée qui s’opère par le passage entre les maisons, c’est la symbolique de la virginité qui se dévoile au milieu des femmes, au milieu des hommes aussi. -Un des hommes qui nous a accompagnés pendant ce voyage a en effet remarqué l’attitude ambiguë du marié sans cesse en retrait pendant la cérémonie, falot qui un moment est monté sur le toit de sa maison, comme pour attendre de faire l’amour, impuissant face aux femmes.- C’est le monde des femmes, une domination féminine éphémère –inscrite dans des rituels- qui sont mis en scène pendant la nuit du henné. On pourrait proposer une interprétation derridienne de la nuit du henné. Les hommes sont en position d’hospitalité (pour la définition politique du terme -on en fait ici un usage anthropologique-, on renvoie à l'Adieu-à Emmanuel Levinas de Derrida et à sa réflexion sur le cosmopolitisme), exposition sans limite à la venue de la femme. Le don de la femme va se transformer en contrat, en pacte de maisons dès lors que les femmes franchissent le seuil de la maison du fiancé.

16.08.2008

Lorsque la télévision consacre la résistance culturelle

Mercredi soir, plein été, 20h50, heure consacrée du début de soirée pour le téléspectacle, France 2 diffuse un opéra français, célèbre et rendu incidemment populaire par une certaine bande dessinée de Hergé. Il s’agit du Faust, de Gounod, et cela se passe aux Chorégies d'Orange, c'est déjà ça. Le présentateur s'acharne à démonter un à un pendant plus d'une heure tous les a priori d'un téléspectateur fantasmé, parfaitement ignorant et érigé en résistant culturel, anti-intellectualiste, sinon anti-musique classique. La télévision n'a que ce qu'elle mérite. Le dit présentateur, aidé des références culturelles populaires, tente de lier l'opéra de Gounod, a priori déconnecté du monde profane, à des objets et des procédés plus connus du monde télévisuel (voire de ses habitués). Car qui s'adapte à quoi ? Ce n'est pas une histoire d'offre et de demande comme le présentateur et les médias télévisuels tendraient à nous le faire croire mais une question de la reconnaissance de la télévision, de son adaptation même à un objet.  Que fait donc la télévision à l'opéra ? Elle le contextualise  à force de bande dessinée, de chansons de variété, d’explication simple du récit de Goethe. Entrent aussi en jeu des procédés de starification des chanteurs et de pédagogie musicale. Le chef d'orchestre de la soirée semble venir perturber la machine à distinction culturelle, avec un discours « d'en haut » explicitement « pour  l'accès à la musique [sous entendue classique] pour tous ». Il signale son décalage par rapport à la chaine de télévision qui lui dirait bien de se taire. Il détonnerait presque dans ce concert de bonnes volontés concentrées sur le fonctionnement d'une rhétorique de persuasion, centrée sur l'Individu prêt à zapper, tout simplement.

            Tous ces efforts des programmateurs télévisuels semblent ainsi de proche en proche vouloir  recréer le public qu'ils connaissent bien, afin qu’ils acceptent leur pari d'un soir, qu’un pacte culturel se noue. Sous l'apparente fausse modestie, la chaine s'humanise. Elle doute, à travers le présentateur, d'avoir fait le bon choix, mais assure « vous allez voir, cela va vous plaire, bien sûr, nous nous sommes écartés du programme habituel, mais c'est pour mieux montrer notre indépendance culturelle ». Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Montrer que diffuser un opéra un soir d’été est possible,  alors même que tout  prouve le contraire, tant les doutes du présentateur que les assurances modestes qu'il prend pour satisfaire un public bien fantasmé. Non, non, ce n'est pas intellectuel, l'histoire est simple. Les questions posées aux chanteurs sont toutes profanes et stéréotypées, caméra en coulisses « oui, RA [le ténor principal] est très accueillant, pas hautain, il discute avec tout le monde ». Pourtant on ne s'y trompe pas. Au chef d'orchestre sextagénaire, le présentateur demande avec maladresse si la chaleur ne va pas le déranger, pendant qu'il « remue ». L'autre répond qu'il ne « remue » pas mais qu'il « dirige ». Le langage prend tout son sens ici. A un geste biologisé, fatigant et vain et une impression naive toute extérieure au travail effectué, le détenteur de la culture musicale savante et du langage qui s'y rapporte s'empresse de remettre les pratiques à leur place. De même, le présentateur interroge un jeune ténor, pour lui demander s'il adule naivement RA, le chanteur d'opéra le plus populaire en France, et souhaite la même carrière,  avec les mêmes choix quasi populistes, de « faire aussi de la variété », celui-ci répond qu'il «n'a pas le même répertoire »,  et réaffirme aussi sa distance comme il le peut, devant ce défi, lancé par le présentateur, d'être à son tour un ténor pour tous. Non, ce jeune ténor ne sera pas populaire ce soir, mauvaise réponse.

            Tous ces préparatifs télévisuels s'effacent une fois le spectacle commencé, toute une partie du public savant, écartée du public cible de la chaine s'en est allée si tout s'est bien passé. Et il reste la majorité des autres. La télévision consacre la résistance culturelle et marginalise ses programmes marginaux, autrement dit, elle justifie sa politique tout en affichant une indépendance culturelle et un signal politique. Cet opéra, il est sous entendu qu'il coute cher pour la chaine, qui paie aussi cher son indépendance, et que ce serait bien que le téléspectateur l'aide à recouvrir ses frais en faisant acte de présence, à défaut d'être amateur d'opéra.

            Avant le début du spectacle, pour ajouter un peu de réalité au téléspectateur fantasmé, interlocuteur du programme ce soir, le présentateur lit un « courrier des téléspectateurs » stéréotypé ». L'année dernière sur France 2, c'était le Trouvère de Verdi, un téléspectateur comme on les aime écrit à France 2 que d'un naturel antipathique à l'opéra et n'y connaissant rien, il a beaucoup apprécié et courait le lendemain acheter des disques. C'est vrai, il n'a pas dit qu'il irait lui-même à l'opéra. Ca ne serait pas non plus crédible. Et puis, mieux vaut qu'il reste devant sa télé.

Addendum à "la fabrique névrotique"

L'exercice scholastique qu'est la khôlle de philosophie et dont nous avons parlé précédemment, doit être replacé dans le contexte historique académique qui est celui de l'agrégation et de la leçon de philosophie. Sur notre chemin théorique et anthropologique au sens large, il nous arrive de croiser Claude Lévi-Strauss. C'est ainsi à la relecture du chapitre VI « comment on devient ethnographe » de Tristes Tropiques que semblent s'éclairer_sur un plan théorique_les frustrations mais aussi les ivresses théoriques déçues, engendrées par de tels exercices. Ce que Lévi-Strauss appelle « l'exercice de la synthèse dynamique » dans ce texte, sert à « exercer l'intelligence en même temps [qu'à dessécher] l'esprit ». Au lieu de concevoir l'exercice comme une pratique féconde pour l'esprit, Lévi-Strauss met en garde contre les dangers de l'apprentissage d'un savoir-faire qui permettrait de disserter sur  les autobus et les tramways. Cette « synthèse dynamique » comme son nom l'indique cherche les contradictions plutôt que la vérité. Elle désincarne ainsi les sciences humaines pour n'en retenir qu'un substrat spirituel, une « contemplation esthétique de la conscience par elle-même ». Ce qui était vrai institutionnellement l'est encore, semble-t-il, pour les élèves de classe préparatoire, comme pour les agrégatifs.

            De la philosophie comme méthode, comme exercice de la pensée, Lévi-Strauss s'est donc tourné vers l'ethnographie,  laquelle autorise un foisonnement du réel, dans toute son épaisseur[1]. La quasi-dénonciation de la fabrique d'un savoir(-faire) décroché de son objet montre nos désillusions par rapport à un enseignement qui nous faisait miroiter des objets multiples, les énoncés des kholles, mais sans consistance et sans intérêt _au sens fort_ pour nous. Mais elle montre aussi nos attentes, en partie nourries par cette fièvre pseudo-théorique et scolaire, envers les sciences sociales.  



[1]    On pense ici à la thickness de Clifford Geertz, concept développé dans the interpretation of cultures, qui consacre dans le travail de l'ethnographe, contre tout réductionnisme, un réel « épais ». C'est la description et la capacité à rendre compte de cette complexité du réel qui sous tendent la théorie interprétative de la culture de Clifford Geertz.

Toutes les notes