16.08.2008

Addendum à "la fabrique névrotique"

L'exercice scholastique qu'est la khôlle de philosophie et dont nous avons parlé précédemment, doit être replacé dans le contexte historique académique qui est celui de l'agrégation et de la leçon de philosophie. Sur notre chemin théorique et anthropologique au sens large, il nous arrive de croiser Claude Lévi-Strauss. C'est ainsi à la relecture du chapitre VI « comment on devient ethnographe » de Tristes Tropiques que semblent s'éclairer_sur un plan théorique_les frustrations mais aussi les ivresses théoriques déçues, engendrées par de tels exercices. Ce que Lévi-Strauss appelle « l'exercice de la synthèse dynamique » dans ce texte, sert à « exercer l'intelligence en même temps [qu'à dessécher] l'esprit ». Au lieu de concevoir l'exercice comme une pratique féconde pour l'esprit, Lévi-Strauss met en garde contre les dangers de l'apprentissage d'un savoir-faire qui permettrait de disserter sur  les autobus et les tramways. Cette « synthèse dynamique » comme son nom l'indique cherche les contradictions plutôt que la vérité. Elle désincarne ainsi les sciences humaines pour n'en retenir qu'un substrat spirituel, une « contemplation esthétique de la conscience par elle-même ». Ce qui était vrai institutionnellement l'est encore, semble-t-il, pour les élèves de classe préparatoire, comme pour les agrégatifs.

            De la philosophie comme méthode, comme exercice de la pensée, Lévi-Strauss s'est donc tourné vers l'ethnographie,  laquelle autorise un foisonnement du réel, dans toute son épaisseur[1]. La quasi-dénonciation de la fabrique d'un savoir(-faire) décroché de son objet montre nos désillusions par rapport à un enseignement qui nous faisait miroiter des objets multiples, les énoncés des kholles, mais sans consistance et sans intérêt _au sens fort_ pour nous. Mais elle montre aussi nos attentes, en partie nourries par cette fièvre pseudo-théorique et scolaire, envers les sciences sociales.  



[1]    On pense ici à la thickness de Clifford Geertz, concept développé dans the interpretation of cultures, qui consacre dans le travail de l'ethnographe, contre tout réductionnisme, un réel « épais ». C'est la description et la capacité à rendre compte de cette complexité du réel qui sous tendent la théorie interprétative de la culture de Clifford Geertz.

01.07.2008

prépas : la fabrique névrotique

  • Mise au point. Qu’est ce qu’une classe préparatoire BL ? Les classes préparatoires BL créées au début des années 80 sont bien des classes préparatoires littéraires (histoire, philosophie, littérature, langues, géographie) avec un programme de mathématiques chargé et des sciences sociales. Elles préparent aux concours des ENS Ulm, Cachan, LSH-Lyon mais aussi à l'ENSAE, ENSAI, voire aux écoles de commerce et aux Instituts de Sciences Politiques. Le recrutement s'effectue de façon préférentielle chez les bacheliers scientifiques et Sciences économiques et sociales.
  • Les névroses. Ce qu'on peut appeler l'habitus BL renvoie à l’injonction contradictoire de départ de cette classe préparatoire : l'interdisciplinarité dans l'enseignement supérieur. Les clivages par disciplines et la structure académique héritée de la production dissertative entraînent pour les étudiants des tiraillements entre plusieurs registres de discours. Un jour on est supposés être historiens, le lendemain germanistes, puis économistes… L'objet de ce post est cependant moins d'ordre « intellectuel » que psychique. L'enjeu que nous essayons d'esquisser ici est celui de l'internalisation de l'analyse névrotique comme phénomène social. On définit l'internalisation comme l'intégration d'une variable dans la compréhension d'un fait social.
    A un premier niveau, pourquoi l'institution, dans ses dimensions disciplinaire et intellectuelle, est-elle prompte à produire des névroses ? A un second niveau, pourquoi est-on prompt à analyser ce « malaise » ressenti par les étudiants (et au delà dans les ENS) en termes psychiques ? Les BL qui reçoivent un enseignement de sciences sociales sont-ils confrontés à plusieurs registres d'autoanalyse, sociologique et psychique en particulier ? (si l'on suppose des prédispositions sociales à la maitrise et au discours psychique sur soi)
    L’institution disciplinaire des classes préparatoires crée de la névrose à toutes les échelles. Elle diffère la vie, l’élève est souvent peu intégré aux savoirs qu’on lui communique, il est invité à reproduire une disposition scolastique, en réponse à celle dispensée par les professeurs enseignants chercheurs ou non.
    La névrose BL participe de plusieurs facteurs selon nous, parmi lesquels l’indignation -face à un savoir trop large qu’on ne peut appréhender- est sans doute primordiale; et la comparaison continuelle avec sa combinaison personnelle, fantasmée de savoirs. On suggère ici un élargissement des perspectives que Freud esquisse dans son article sur le « roman familial des névrosés » de 1909, i.e. la thèse selon laquelle les mécanismes sociaux de l’indignation face aux parents précipiteraient le comportement névrotique. La névrose est dans ce texte un symptôme de défense, face à une autorité qui nous indigne, face à des ordres contradictoires. Cette névrose est aussi le fruit d’une institution disciplinaire : des professeurs avec qui l’on ne coopère pas, de bâtiments, d’escaliers austères qui assujettissent le corps. L’élève se sent évincé du champ qu’il veut atteindre. Les mécanismes verbaux de disqualification, de récompense, sont une autre source de clivage. La vocation à la recherche, la vocation scolastique semblent venir du dehors, émaner d’une voix étrange, dans une non-responsabilité de l’énonciation. Des voix vous invitent à épouser ce chemin, en toute étrangeté, à fantasmer un destin.
    De fait, cette interprétation névrotique de la socialisation en classes préparatoires qui cherche à dévoiler les structures de l'habitus et à comprendre les échecs scolastiques doit être replacée dans un contexte concret de socialisation anticipée aux grandes écoles. Dans les classes préparatoires de province, le poids des « parisiennes » exclut de facto l'idée de concurrence interclasses préparatoires. Il n'y a pas d'ennemi commun, mais seulement des inégalités d'accès à la consécration normalienne corroborées par des statistiques : classements des établissements, nombre d'admis. L'ENS n'a aucune réalité. Les professeurs sont aux marges du champ de la recherche et de l'enseignement supérieur, souvent fortement intégrés à l'établissement préparatoire. Il y a un champ des classes préparatoires, dans le recrutement et les « débouchés » des élèves.

     

  • Un exemple du processus de fabrication d'un habitus intellectuel et scolastique, la khôlle de philosophie. L'exigence scolastique ne semble nulle part plus prégnante que dans cet exercice de conceptualisation austère et minimaliste, qui consiste à produire du discours et à fabriquer de la matière intellectuelle, à montrer qu'on pense le concept, autour d'un certain fétichisme intellectuel pour le mot : « l'axiome », « l'idée d'université », tels sont les énoncés brefs des sujets de khôlle. Cet apprentissage intellectuel repose bien sur une idéologie de base : apprendre à penser par soi-même. Tel le mathématicien qui n'a besoin que d'un papier et d'un crayon, le littéraire doit se fabriquer son univers intérieur et ses raisonnements analytiques.

 

  • Un exemple de cristallisation d’un ‘nœud névrotique’, terminer sa dissertation. La fabrication de névroses concerne davantage l'obsession disciplinaire, laquelle se traduit par l'incapacité à terminer une dissertation. L'exigence interdisciplinaire et le rythme soutenu découragent les « perfectionnistes » qui passent trois semaines sur une dissertation, mais produisent de tels comportements. L'étudient se dit insatisfait parce qu'il ne peut se consacrer à telle discipline, car l'institution exigerait qu'il se consacre à devenir interdisciplinaire, ce qui est impossible, et presque insupportable. En choisissant de "faire plutôt" de la philosophie et de délaisser les mathématiques, la demande de dissertation de philosophie entraine chez l'élève concerné un stress lié à l'exigence internalisée de faire mieux, de montrer que ce choix et le processus de sélection/ exclusion de disciplines n'est pas le résultat d'une incapacité à suivre le rythme interdisciplinaire mais bien un choix. Il s'agit dès lors pour lui de compenser les relatifs mauvais résultats des matières délaissées par une prouesse dans celles élues.